PREMIER ÉPISODE La jeune fille à la rose

Le corps fut retrouvé dans une benne à ordures, en début de soirée. Un jeune Rom qui faisait les poubelles avait d’abord aperçu une main, puis le cou, zébré de larges entailles rougeâtres et sanguinolentes. Il avait hurlé avant de s’engouffrer en courant dans le dédale de rues du quartier.

L’épicier qui l’avait aperçu avait regardé ce qui avait pu l’effrayer à ce point. Réprimant des vomissements, il s’était résigné à appeler la police. Pour une fois, il ne les avait attendus que quelques minutes. La semaine précédente, il avait fait le 17 pour un vol à l’étalage et personne ne s’était déplacé. Pas d’équipage disponible, lui avait-on répondu.

Il fut donc surpris de voir arriver rapidement, gyrophare sur le toit, un car Police Secours et deux véhicules banalisés. Un véhicule du SAMU les suivait. Il alla à leur rencontre et leur désigna la benne d’un index hésitant. Il ne voulut pas les accompagner, encore marqué par ce qu’il avait vu.

Un des policiers jeta un œil dans le conteneur, évalua rapidement la scène et laissa l’équipe médicale approcher. Un homme en blanc, portant une mallette à la main droite, vit le corps et comprit tout de suite qu’il n’avait plus qu’à noter l’heure du décès. Il pouvait laisser la place aux équipes de la police scientifique ainsi qu’aux enquêteurs. Il prit quand même le pouls par acquit de conscience et s’écarta, se contentant de secouer la tête de gauche à droite.

Le policier ne s’attendait pas à un miracle. Il prit sa radio et communiqua brièvement avec sa station directrice. Puis, il donna l’ordre aux fonctionnaires qui l’accompagnaient de former un périmètre suffisant autour du cadavre. Il fallait empêcher les curieux d’approcher.

Du ruban jaune « police nationale zone interdite » fut déployé sur un large périmètre. Vu l’heure et le quartier, il valait mieux boucler la zone sans tarder. Des curieux, attirés par la vue des véhicules de secours, arrivaient déjà. Ils ne montraient aucune hostilité, mais il y aurait plus de monde dès la tombée de la nuit. Le ramadan venait de débuter et il faisait chaud. La communauté musulmane serait dans la rue après la prière du soir et la rupture du jeûne, attirée par les nombreux vendeurs ambulants vendant des plats orientaux à la sauvette.

Le policier jeta un œil aux fenêtres des tours qui l’entouraient et constata que de nombreuses personnes observaient la scène. Il reprit sa radio et demanda que d’autres équipages se rapprochent.

Des téléphones devaient déjà avoir été sortis pour filmer l’intervention en cas de dérapage. Deux jours auparavant, les policiers avaient tenté d’interpeller le conducteur d’un véhicule volé. Une quarantaine d’individus s’était vite rassemblée pour leur jeter des pierres, les obligeant à battre en retraite avant même l’arrivée des renforts.

Cette fois, ils ne tardèrent pas à arriver. La scène fut vite quadrillée et les curieux furent repoussés. Occupés à essayer de voir ce qu’il y avait dans la benne, aucun ne protesta. L’épicier avait déjà parlé, et la nouvelle s’était rapidement propagée. La foule allait être de plus en plus compacte. Personne n’avait encore vu le cadavre. Dès que le corps serait visible, la situation risquait de dégénérer. Surtout si la victime était du quartier.

Peters sortit de la douche et se sécha. Il enfila un caleçon et se posta devant la glace de sa salle de bains. Il fit une légère grimace en apercevant son image. Affichant quarante-cinq ans au compteur, il restait assez sportif et plutôt bien bâti. La tablette de chocolat avait un peu fondu, mais il avait encore de beaux restes.

Il avait encore tous ses cheveux, même si ses tempes commençaient à blanchir. Sûrement l’effet du stress et la faute de ce fichu boulot, se disait-il tous les matins en se coiffant. Quelques cernes et de fines rides lui plissaient également les yeux, ce qui d’après sa femme lui donnait du charme. Il n’en était absolument pas convaincu, mais cela lui faisait plaisir qu’elle le complimente encore sur son physique après vingt ans de mariage.

Il finit de s’habiller en se disant que l’âge mûr n’était certainement pas le plus bel âge de la vie et se rendit dans sa cuisine. Lucie, sa femme, une jolie brunette d’une quarantaine d’années, était en train de préparer le repas. Elle mélangeait avec une cuillère en bois des légumes dégageant de délicieux effluves d’ail et de vin rouge.

Peters la prit par la taille avant de l’embrasser dans le cou.

— Tu prépares quoi, cheffe ? demanda-t-il.

— D’après toi ? répondit-elle.

— Des poivrons ?

— Tu ferais un excellent détective, fit Lucie d’un air moqueur. Elle s’assura que son plat n’était pas en train de brûler. Ils avaient deux filles, probablement affamées, qui n’auraient pas supporté d’attendre que leur mère se mette à cuisiner autre chose.

Peters la laissa faire. Il était toujours admiratif. Professeure des écoles, elle travaillait à temps plein. Elle gardait suffisamment de force pour s’occuper de sa famille et d’un mari qui rentrait tard tous les soirs après avoir passé des heures à vider un océan de haine à la petite cuillère.

— Un verre ? demanda-t-il en attrapant une bouteille de vin. Lucie lui jeta un bref coup d’œil par-dessus son épaule et hocha la tête.

— Avec plaisir, fit-elle.

— Dure journée ?

— Pas pire que la tienne, j’imagine.

Peters ne répondit pas. La sienne avait effectivement été harassante, mais il ne voulait plus y penser. Il ne désirait qu’une chose. Déguster ce vin et s’asseoir à table pour passer un bon moment en famille.

Il venait de déboucher la bouteille quand son téléphone sonna. Il le prit à contrecœur et n’eut pas d’autre choix que de décrocher en voyant qui l’appelait.

Il raccrocha rapidement et reposa avec regret le breuvage qu’il s’apprêtait à goûter. Lucie se retourna et comprit à son regard que quelque chose n’allait pas.

— Un problème ? fit-elle.

— Il faut que j’y aille.

— C’est urgent ? demanda-t-elle en sachant par habitude quelle réponse son mari allait lui donner.

— Oui, un corps vient d’être retrouvé.

— Et ?

— Un meurtre apparemment. Peters embrassa sa femme et s’éloigna.

— Désolé, murmura-t-il. Tu m’en laisseras un peu ? ajouta-t-il avant de sortir d’un pas pressé de la cuisine.

Lucie hocha la tête et soupira. Soudainement seule, elle se contenta de surveiller ses légumes. Vingt ans qu’elle entendait la même chose. Elle prit la bouteille et se servit un verre.